De Eglantine à Paolo



Fleur de Safran - Mar Musa 2006

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Lettre de Eglantine Gabaix-Hialé qui écrit à Paolo d'All Oglio - disparu à Racca depuis le 29 juillet 2013

Je t’ai tout le temps attendu.

Je t’attendais lorsque nous partions à Damas. Le départ était prévu vers neuf heures. Le petit-déjeuner s’éternisait, tu écrivais trois mails, discutais avec l’un ou l’autre. Vers dix heures et demie nous commencions à descendre les marches du monastère. Pour peu que le générateur en bas montre quelques signes de défaillances, ou qu’Abou Ryad le jardinier t’interpelle, nous pouvions compter encore une bonne demie heure avant d’embarquer dans le pick-up pour les quinze kilomètres de désert jusqu’à Nebek, la ville la plus proche.

Là, nous nous arrêtions manger ces petites pizzas au zaatar ou fromage qui sortaient du four à pain. Puis tu allais changer tes habits de moine en tenue de ville, toujours la même. Inévitablement tu rencontrais des ouvriers qui travaillaient sur les chantiers des maisons que vous faisiez réhabiliter. Il fallait encore que tu t’arrêtes chez je ne sais qui.

Vers midi nous partions vers Damas, tu conduisais vite, sportivement, à l’italienne, plus exactement à la romaine. Etrangement je n’ai jamais eu peur avec toi. Sauf le soir où nous sommes rentrés de la réception à l’ambassade de France du 14 juillet, le champagne avait dû te plaire, ou tu étais trop fatigué, les deux, quoiqu’il en soit, tu as raté le virage de la route du monastère, et nous avons fait un peu de hors-piste, le temps que tu t’aperçoives que la route ne se trouvait plus sous les roues.

Je t’attendais lorsque nous travaillions ensemble. Tu t’excusais pour aller à la toilette comme tu disais, tu en revenais parfois deux heures après. Coup de téléphone, problème à régler, cris à pousser, tu avais toujours mille choses sur le feu, d’égales priorités, d’égales importances. Il était difficile de te tenir captif. Il me prenait parfois l’envie de t’accompagner jusqu’à la porte des toilettes pour être sûre que tu n’aies pas d’autres destinations. Mais l’attente faisait aussi partie de notre travail d’écriture. Elle me permettait de faire le tri et d’essayer de saisir plus profondément ta pensée, ou de la saisir tout court.
Je t’ai souvent attendu lors de ces années passées en Syrie dans ton monastère. Tu étais aussi là dans tes absences, en creux.

Et puis je t’ai attendu en Irak, lorsque nous écrivions ce deuxième livre, qui te tenait à cœur, aux tripes, qui te dévorait presque. Là, peu de temps mort. Il y avait urgence à hurler pour la Syrie. Mais de temps à autre, tu t’éclipsais : « juste deux minutes », tu revenais une ou deux heures après avoir dormi, tant tes nuits étaient mauvaises, fébriles. La porte qui donnait sur la rue grinçait, et je te voyais ou t’entendais le plus souvent réapparaitre, en criant en arabe sur quelque chose qui n’était pas à sa place. Pourquoi les choses devraient-elles toujours se trouver à leur place ? Qui décide de leur place d’ailleurs ? Qu’est-ce que cela avait de si important, Paolo, la place des choses ? Tu disais qu’en rangeant les choses, tu avais l’impression de ranger le monde, d’y contribuer au moins…

Alors c’est là-bas que je suis revenue pour t’attendre, en Irak. Je m’étais dit que de là tu étais parti, là tu reviendrais, que c’était ton seul domicile fixe, ton seul point d’attache, hors de cette Syrie dont tu avais été expulsé. Je t’ai attendu. Parfois, souvent, il m’est arrivé de croire à ton retour en entendant la porte grincer et une voix forte en arabe. Mais ce n’était pas toi. Un an je t’ai attendu. Jusqu’à ce que je comprenne que tu ne reviendrais pas. Ou pas ici, pas comme ça. Mais moi je continuerai à t’attendre. Parce que nous avons encore des choses à écrire, à partager, à hurler, à crier, à désespérer.

Je t’attendrai mort, je t’attendrai vivant.

La Syrie meurt Paolo. Elle meurt avec toi, en silence, et tu n’es plus là, pour porter sa voix. Elle meurt de notre indifférence, de notre prudence, de nos lâchetés ; de ses démons. Je ne sais pas porter le deuil d’un pays. Je ne sais pas porter le deuil d’un homme dont je n’ai pas vu de terre tomber sur le cercueil. Mais si, comme il est probable, ou incertain, ou impossible, tu as été tué dès le début de ton enlèvement, je ne veux pas te laisser comme ça, tout seul, sans sépulture. Laisse-moi tisser de mots ce linceul dont je veux te recouvrir tes yeux, laisse-moi tisser de cris ce linceul dont je veux recouvrir ton visage, laisse-moi tisser de Syrie ce linceul dont je veux recouvrir ton corps. Pour qu’il repose en paix. Cela te ressemble si peu de reposer en paix…. Laisse-moi jeter ces mots non pour t’enfouir, t’enterrer, mais pour hisser ton corps à la face de Dieu, à l’image de ces Syriens, qui, chaque jour, tendent vers le ciel les corps de leurs enfants déchiquetés, dans un Allahu Akbar à transpercer la mort.
Je reviens en Irak Paolo aussi prés de toi que possible et je t'attends.

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